En fait… j’en ai plusieurs. Dans notre culture, la mode et le luxe sont présentés comme un duo indissociable. Si on aime les beaux vêtements, on serait forcément censé suivre les défilés, rêver d’être directrice artistique d’une grande maison, analyser chaque look du MET Gala…
Depuis Sex and the City (qui a façonné toute une génération de blogueuses mode) jusqu’aux magazines et même aux podcasts les plus pointus, le luxe est constamment mis en scène comme le Graal, la quintessence de notre domaine.
Et si cette association mode = luxe était, elle aussi, une construction culturelle parmi d’autres ?

Le luxe, ou le triomphe de l’exclusion
Devinette : quel est le contraire de la mode inclusive ? Réponse : la mode exclusive. Et c’est quoi, la mode exclusive ? Eh bien… c’est le luxe.
Le luxe a une fonction très claire : exclure. Exclure celleux qui n’ont pas les moyens. Exclure celleux qui n’ont pas “les codes”. Exclure celleux qui n’ont pas “le bon” corps.

Et moi, en tant que créatrice de mode inclusive, ça me heurte. Parce que tout ce que j’essaie de construire, le luxe passe derrière et le déconstruit.
- Je dis que tous les goûts se valent : iels répondent qu’il y a du beau et du laid.
- Je dis que tous les corps sont légitimes : iels valorisent un seul type de silhouette, atteignable uniquement avec une hygiène de vie réservée aux plus privilégié-e-s (nourriture saine coûteuse, temps pour le sport, vacances pour récupérer, chirurgie esthétique…).
- J’essaie de proposer des vêtements cools, accessibles : iels gonflent leurs prix de manière arbitraire tout en se réclamant d’une qualité supérieure, que la réalité des pièces contredit complètement.
Mais la mode, ça sert à se démarquer, non ?
Bien sûr. Je le répète tout le temps : le vêtement est un moyen d’expression. Se démarquer, c’est dire « je suis moi », affirmer son individualité.
Mais alors, pourquoi critiquer la manière dont le luxe se démarque ? Est-ce que je me contredis ?
En réalité, tout dépend de ce qui est exprimé. Si on se pose la question "qu’exprime réellement le luxe", on se rend vite compte que la logique n’a rien d’anodin.

Les mécanismes d’exclusion que j’évoquais plus haut ne sont pas des accidents : ils servent à produire et maintenir des normes. Ils marquent l’appartenance à une classe sociale, et comme l’a montré Bourdieu, ce sont surtout les classes dominantes qui utilisent la distinction pour préserver leur position.
Le luxe et le "bon goût sont des outils privilégiés de cette distinction. Non pas une célébration de toutes les différences, mais la mise en valeur d’une différence particulière : celle des dominants.
Le luxe dit : « il y a une bonne manière d’être différent-e : la nôtre. »
Cette saison, c’est tel sac à logo ; la suivante, tel imprimé ; puis le look “quiet luxury”. Ce qui est reconnu, c’est la capacité à se conformer à ces codes mouvants.
Et cette capacité dépend directement de ressources économiques, temporelles, culturelles — autrement dit, de ce que Bourdieu appellerait un capital.
@lydiajanetomlinson 3 tips to creating the quiet luxury aesthetic (links are on my LTK)
♬ original sound - Lydia | Style Educator
Ce ne sont donc pas seulement des objets : ce sont des marqueurs sociaux. Ils permettent de dire « je fais partie du groupe qui sait » et surtout « du groupe qui peut ».
On ne se distingue pas pour exprimer une singularité personnelle, mais pour reproduire un ordre social.
Oui, le luxe permet à certain-e-s de se différencier. Mais cette distinction est verticale : il ne s’agit pas d’être autre, il s’agit d’être au-dessus.
On ne met pas en avant sa personnalité : on signale sa position.
Or moi, j’aime la mode pour tout l’inverse. J’aime la mode comme espace d’expression, comme moyen de jouer, explorer, exister. Je défends la possibilité pour chacun-e de se distinguer selon ses propres codes, sans se soumettre à une hiérarchie du bon goût soigneusement entretenue par les classes privilégiées.
C’est cette célébration horizontale des différences que j’aimerais voir advenir. Une mode qui ne demande pas la permission, qui ne triche pas avec des codes invisibles, qui n’exige ni capital économique ni capital culturel pour être légitime.
Et tant que le luxe continuera d’imposer sa vision du « beau », d’organiser les normes et de définir ce qui vaut et ce qui ne vaut pas, cette mode-là restera hors de portée.
En vrai, qu’est-ce que le luxe nous apporte ?

Si vous voulez mon avis : pas grand-chose.
Le luxe est un mot du passé, qui perdure parce que les dominants y ont un intérêt très concret.
Les plus riches y ont des enjeux financiers (coucou Bernard Arnault 👋). Les magazines (soit détenus par des grands groupes, soit dépendant des revenus publicitaires) ont besoin de ces marques pour survivre. Les célébrités ont besoin d’elles pour rester visibles : invitations, tapis rouges, festivals, placements…
Mais toi qui me lis, tu es probablement classe moyenne, voire un peu galérien-ne. Et pour nous, le luxe n’a aucun impact positif.
Les matières ne sont pas forcément meilleures que dans le reste de la mode. Les jugements quand on met un pied dans la boutique, eux, sont bien réels.
Le service exceptionnel ?
Le sur-mesure ?
Le vêtement unique qui raconte une histoire ?
Ce n’est pas dans l’industrie du luxe qu’on les trouve non plus.
Alors bien sûr il y a des exceptions : on va me dire que le carré Hermès est toujours en soie et les finitions sont faites à la main (mais ils vendent aussi des chemises blanches simples en coton PAS BIO, à 1300€, 6 tailles, retours en 30 jours).
Désirer le luxe, c’est désirer la supériorité
En tant que créatrice, on m’a appris à désirer le luxe.
Comme objectif professionnel — le sommet de la carrière.
Comme produits — les plus belles matières, les finitions ultimes.
Sauf que j’ai vite compris que ce monde-là n’était pas pour moi.
Désirer le luxe, c’est désirer l’élévation, la distinction, l’idée d’être au-dessus.
Ça plaît évidemment aux droitard-e-s qui rêvent de devenir milliardaires et passent leur vie à écraser les autres pour gravir les échelons.
Mais quand on a une vision du monde plus égalitaire, où toutes les différences sont valorisées, où la norme n’a plus de sens, où chacun-e a le droit d’être qui iel veut et de l’exprimer, sans jugements… alors le luxe est, au mieux, une grosse blague, et au pire, une oppression de plus à combattre.
Alors… on y va ? On fait la bagarre ? ✊✨
