En 2021, je lançais officiellement ASSIAKARA, ma marque de vêtements non genrés et sur mesure. Aujourd’hui, 5 ans plus tard, je fais le point.

J’ai vu toutes les marques de mon étude de concurrence de l’époque disparaître une à une. Tous ces projets à vocation inclusive, qui essaient de travailler de façon éthique, finissent toujours pas s'arrêter.

Et moi, de mon côté ? Je n’arrive toujours pas à en vivre, de cette marque. Alors à quoi bon continuer ? La question mérite d’être posée. Du coup j’ai analysé mon parcours, mais aussi celui des autres, pour essayer de comprendre ce que je fais encore là, et si vraiment, c’est une bonne idée d’être encore là. En espérant que ça serve à toute jeune marque pleine de valeurs, pour ne pas reproduire nos erreurs. En espérant aussi trouver vers quoi je vais évoluer. Si j’évolue. Si je continue. Et peut-être que la conclusion de mes réflexions, de mon article, c’est ce que je vais devenir.

Faire des choses qui ont du sens

C’est le point de départ de la plupart des marques qui ont de chouettes valeurs. On en a marre de voir comment le monde de la mode fonctionne, alors on a l’ambition de créer un projet différent.

Plus inclusif, plus local, plus écoresponsable…

Le problème, je pense, c’est que tous ces projets, quelles que soient leurs valeurs, se retrouvent embrigadés dans un système qui va totalement à l’encontre : le capitalisme.

Parce qu’à la fin, pour survivre, il faut bien vendre. Il faut bien proposer des trucs facile à acheter, des promos, des produits sur lesquels on fait une marge suffisante. Alors on se met à créer des vêtements et accessoires standardisés. Des t-shirts avec un joli logo, que des hipsters vont s’arracher et pour lesquels iels reviendront chaque année, acheter une nouvelle couleur. Et comme les grandes tailles ne se vendent pas, on va en faire moins, ou uniquement à la demande et plus cher.

 

Il faut bien diminuer les coûts. Alors on va produire au Portugal, puis en Turquie, puis au Maroc… Ca reste quand même plus éthique que la fast fashion, non ? Ou bien on va augmenter les prix, pour finalement qu’un t-shirt made in France avec un joli logo coûte 100€… et ne soit de nouveau acheté que par des gens qui surconsomment déjà beaucoup. Mais bon, il faut bien vivre, non ?

Le capitalisme rattrape toujours

En tant qu’observatrice de notre marché de la mode, c’est ma conclusion. On commence avec des chouettes projets plein de valeurs, on finit 3 ans plus tard avec des marques qui vendent des produits manufacturés et sans doute très jolis à des gens qui n’en ont pas besoin.

Photo : @tarick_igb

Moi-même, j’ai parfois l’impression d’être dans ce paradoxe. Avec mes écharpes, j’ai testé de la vente en magasins et des marchés d’hiver et… ça m’a permis d’engranger un revenu beaucoup plus élevé de ce que j’avais d’habitude. J’ai beau tricoter des écharpes à la demande, ce qui se vend, c’est le coup de coeur/coup de tête dans un marché de Noël. L’achat impulsif. Vous voyez, celui qui existe uniquement à cause du capitalisme ?

Résistance, résistance ✊

Et justement, c’est cette expérience qui me permet aujourd’hui de me dire :

« si je veux vraiment m’extraire du capitalisme, je dois continuer à nager à contre courant »

Moi, je fais des vêtements sur mesure. Adaptés au corps de chacun-e. En acceptant des demandes spécifiques, en recommençant parfois 2 ou 3 fois le patron pour que ça convienne.

 

Demandez à n’importe quel business coach (à part moi 😅), iel vous dira que c’est le business model le plus foireux de l’histoire. Que ce n’est pas comme ça qu’on arrive à développer une marque rentable. Parce qu’on perd beaucoup trop de temps avec chaque client-e, qu’on ferait mieux de recentrer l’activité sur les produits plus standardisables, et peut-être proposer du sur mesure uniquement à la demande en faisant payer un tarif horaire pour la prestation. Que les gens qui n’ont pas les moyens de payer du sur mesure ne sont pas mes clients cible, que je dois vendre plus cher, dans plus de magasins, plus standard, plus vite.

Or, il se trouve que c’est exactement dans l’individualisation de la relation que je trouve du sens dans mon activité. C’est ce qui me donne envie de continuer. C’est ce qui me permet de savoir que, contrairement à la fast fashion mais aussi à plein de marques « éthiques », je fais une vraie différence dans ce monde. Parce que des personnes ont enfin accès à des vêtements qui leur plaisent et qui leur vont. Parce qu’elles ont eu la possibilité de dire non, et qu’elles disent oui. Parce qu’elles ont été écoutées, entendues, prises en compte à toutes les étapes de la réalisation de ce vêtement.

Je ne sais pas si vous vous rendez compte, que quand je couds un vêtement, je pense à vous. Votre nom est écrit sur les patrons, il m’accompagne à chaque étape. Je me dis « j’espère que X sera content-e » ou « c’est quoi encore le tour de taille de Y ? » ou encore « il faut que je rachète du fil assorti à la salopette de Z ». A tout moment, je sais pour qui je crée. Je crée pour des individus, pas pour une économie.

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Oui mais enfin, il faut bien vendre !

Eh ben… je suis pas convaincue. Aujourd’hui, j’ai fait la paix avec l’idée que je ne vivrai peut-être jamais de ma marque. Et en fait, ça n’a jamais vraiment été un objectif.

Déjà pendant mes études de mode (en cours du soir), j’étudiais aussi la communication en parallèle (en cours du jour). Quel que soit le moment de mon parcours, la mode n’a jamais été ma seule activité. Et je ne voudrais pas qu’elle le devienne.

J’ai fait des stages dans des entreprises qui « devaient bien vendre » parce qu’il y avait des salaires à payer en bout de chaîne, et je les ai vues renier leurs envie, leur créativité, mais aussi leur respect de la clientèle. Et je me suis fait la promesse de ne pas devenir ça. Oui, je préfère ne jamais pouvoir me payer de salaire avec ma marque plutôt que de rentrer dans cette logique de « vendre pour vendre ».

Alors aujourd’hui, je gagne ma vie avec un peu de vente de vêtements, un peu de sous-traitance pour d’autres marques, un peu de formations et accompagnements d’indépendants (via mon projet Biz de rêve) et désormais un peu d’hôtellerie (on a ouvert la cool cool house avec mon compagnon). Bref, plein d’activités qui n’ont rien à voir. Aucune qui me permet de me payer un full salaire. Mais chacune qui contribue à mon équilibre financier, chacune qui est complètement alignée à mes valeurs. Et toutes ensemble, qui, j’avoue, me demandent parfois un peu plus d’énergie que ce que j’ai réellement. D’où le fait que des fois je suis pas super focus, que je suis en retard sur ma com, que je livre tout juste à la deadline etc.

Alors ASSIAKARA, qu’est-ce que ça va devenir ?

Une chose est sûre : je n’arrête pas ma marque. C’est pas parce qu’elle n’est pas rentable qu’elle n’a pas sa place dans ce monde (ah, si seulement les services publics pouvaient comprendre cette logique 🫠)

Photo : @tarick_igb

Personnellement, j’ai par contre besoin de retrouver un certain équilibre. Je travaille beaucoup, sur plein de choses différentes, et j’ai besoin de repos. Alors mon rythme va un peu changer, pour me permettre de proposer encore plus de personnalisation tout en préservant ma santé.

A ce stade, je vois deux gros changements à implémenter.

Tout d’abord, les commandes tous les mois, c’est fini ! J’ouvre désormais (enfin, bientôt, le temps de tout préparer) les commandes tous les deux mois. Ca me permet de réunir toutes les commandes sur une période bien définie, et donc de dégager du temps « un mois sur deux » pour bosser sur le reste (notamment écrire de chouettes articles, travailler mes gammes de montage, et… développer le point qui va suivre!)

Et ensuite, j’ai envie de pousser le curseur de la personnalisation. Avec les accessoires tricotés, j’ai réussi à coder un truc super cool qui vous permet de choisir vos propres couleurs et voir le résultat en direct.

 

J’adore et… j’ai envie d’étendre ce fonctionnement à d’autres pièces ! Au-delà du sur mesure, j’aimerais que chacun-e puisse choisir ses couleurs, de façon complètement personnelle, comme pour les pièces en maille.

Ca va me prendre un peu de temps, et ça va se faire petit à petit, mais d’ici fin d’année j’espère 🤞, tous les vêtements seront personnalisables à votre guise, en choisissant juste parmi une série de matières et couleurs définies par moi. Si tu as déjà envie d’une personnalisation, faut vraiment pas hésiter à me faire signe, on peut déjà en discuter dès maintenant.

Voilà, je continue à faire tout l’inverse de ce qu’on est censé faire dans le capitalisme et j’aime ça. Non, je ne vais pas standardiser plus mes créations. Je vais, au contraire, les rendre encore plus uniques ! Et tant pis si je n’en vends pas plus. Tant que chaque vente rend quelqu’un-e encore plus heureux-se !


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